Comment, en un an, la crise sanitaire a aggravé la pauvreté en France

06 mai 2021

Dans son rapport qui sera remis le 12 mai à Jean Castex, le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et les exclusions sociales analyse l’impact de la crise due au Covid-19 sur les Français les plus précaires et comment a évolué de la pauvreté.

 

Aperçus dans la presse...

 

La Croix : Comment la crise sanitaire a changé la pauvreté 

 

« Dans un rapport qui sera remis la semaine prochaine au premier ministre, le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale analyse l’évolution de la pauvreté depuis le début de la crise sanitaire. »

 

« On ne sait pas encore combien la crise du Covid fera de pauvres en plus. « Il est trop tôt, le taux de pauvreté monétaire ne sera connu qu’avec retard mais, d’ores et déjà, d’autres indicateurs, comme le nombre d’allocataires du RSA, qui a crû de 6,2 % entre janvier 2020 et janvier 2021, témoignent d’un choc d’une ampleur historique », estime le sociologue Nicolas Duvoux, président du comité scientifique du Conseil national de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE). »

 

« Principal constat de ce rapport que La Croix a pu consulter : « La crise a provoqué un triple mécanisme, écrit le CNLE. Elle a d’abord empêché les personnes en précarité d’en sortir. Ensuite, elle a précipité dans la pauvreté des gens qui en étaient proches, en particulier les salariés et indépendants à statut déjà précaire, d’intermittent, à temps partiel ou en CDD. Enfin, elle entraîne des arrivées inattendues dans les associations qui luttent contre la pauvreté. » »

 

« La «double peine» des plus pauvres

Premier mécanisme : alors que chaque année, près des 30 % des allocataires du RSA sortent des statistiques parce qu’ils retrouvent une activité, cette fois, « la crise a figé les plus pauvres dans des difficultés parfois aggravées », explique Nicolas Duvoux, ce que le rapport qualifie de « double peine » : non seulement ces personnes déjà sous le seuil de pauvreté n’ont pas pu retrouver un emploi, mais elles ont souvent perdu des activités informelles qui leur permettaient de surnager. »

 

« Le confinement a aussi réduit leur mobilité et donc leur capacité à accéder aux soins, mais aussi aux guichets d’aides sociales, souvent dématérialisés, et parfois aux associations, dont un certain nombre ont ralenti leur activité. Enfin, le fait d’être confiné a pu accentuer l’isolement, qui est souvent le lot des personnes qui ont très peu de ressources. Quand ce confinement s’est déroulé dans des petits logements, parfois avec des enfants à demeure, les tensions familiales ont pu être exacerbées, ce qui a pu faciliter des situations de ruptures, voire de violences. »

 

« Deuxième phénomène : le rapport évoque des « situations [de personnes]
sur le fil que la crise a précipitées dans la pauvreté : des salariés modestes ou travailleurs précaires qui jonglaient déjà avec un budget fortement contraint et qui ont connu une baisse de ressources liée au chômage partiel et/ou la perte des revenus de subsistance ». Les familles monoparentales, mais aussi les travailleurs précaires, ont été particulièrement exposés. »

 

« Enfin, troisième mécanisme, les associations et les centres d’aides sociales ont vu arriver de nouveaux publics qu’ils ne voyaient jamais auparavant. Sont mentionnés les entrepreneurs et travailleurs indépendants, les intérimaires, qui ont perdu leurs revenus sans être indemnisés, mais aussi et surtout les étudiants, privés de petits boulots. Le rapport parle d’ailleurs de « génération Covid » pour les jeunes dont l’insertion professionnelle risque d’être durablement marquée par ces années gâchées. »

 

« Conséquence spectaculaire, les besoins en aide alimentaire ont explosé. Le Secours populaire français, par exemple, a accueilli 45 % de personnes supplémentaires, dont 45 % de personnes auparavant inconnues de l’association. »

 

Le Monde : Comment la crise sanitaire a aggravé la pauvreté en France

 

« La pandémie qui a d’abord mis l’économie à l’arrêt, entre mars et mai 2020, puis l’a bridée depuis bientôt un an, a aussi tendu à la société française un miroir grossissant de ses inégalités, des mécanismes d’exclusion et de la pauvreté.

 

Le gouvernement a demandé aux instituts statistiques d’accélérer la publication de leurs données sur le chômage, les minima sociaux et le pouvoir d’achat et chargé le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et les exclusions (CNLE, une instance consultative de 65 membres, élus, représentants d’associations, experts et 32 personnes en situation de pauvreté ou de précarité) de lui fournir des rapports qualitatifs sur l’impact de la crise sur les précaires. Le premier de ces rapports, qui sera remis ces prochains jours au premier ministre et titré « La pauvreté démultipliée », détaille, au fil de ses 150 pages, les effets multidimensionnels, sanitaires, sociaux, économiques, psychologiques, de la crise sanitaire. »

 

« Les pertes de revenu, lors du premier confinement, ont, selon la dernière enquête de l’Insee, touché un quart des ménages, mais 35 % des 10 % les plus modestes, voire 38 % si l’on exclut les retraités aux ressources par définition stables. L’Insee relève que 300 000 emplois ont été détruits entre décembre 2019 et décembre 2020, touchant d’abord les intérimaires, les CDI, les saisonniers, éternelle variable d’ajustement de l’économie. C’est cependant bien moins que l’après-crise de 2008 et son million d’emplois perdus. »

 

« La montée du nombre de bénéficiaires du revenu de solidarité active (RSA) est, de même, moins forte qu’attendue : les départements, financeurs du RSA, se préparaient à une hausse de 10 %, sur un an, mais elle a plafonné à 8 % en août 2020 et reflue depuis, à 6 % en janvier 2021 puis à 4,8 % en février, selon les derniers chiffres de la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), publiés le 30 avril 2021. »

 

« « Le bilan qu’établit notre rapport est plus qualitatif que quantitatif, précise Nicolas Duvoux, sociologue, professeur à l’université Paris-VIII et président du comité scientifique du CNLE. La brutalité du choc économique se traduit par, entre autres, l’augmentation du nombre de bénéficiaires du RSA surtout due au nombre moindre de sorties du dispositif : les pauvres ont été bloqués dans leur situation. Les salariés modestes, ouvriers et employés, ont, malgré l’aide de l’Etat, subi d’importantes pertes de revenus. » »

 

« Les files d’attente aux distributions alimentaires ont frappé l’opinion et les associations font toutes état de la hausse spectaculaire du nombre de bénéficiaires, + 45 % au Secours populaire, + 30 % aux Restos du cœur, dont beaucoup de nouveaux, qui affluent sans discontinuité depuis mars 2020. L’enquête plus fine menée par les banques alimentaires (auprès de 1 000 bénéficiaires, du 30 septembre au 10 novembre 2020) montre que 12 % d’entre eux sont bien là à cause de la crise sanitaire liée au Covid-19. Les Restos du cœur chiffrent, eux, ces « nouveaux profils » à 15 % de leur public. »

 

« Plus inattendue, « la faim qu’ont connue de nombreux étudiants a choqué, rappelle Nicolas Duvoux, mais cela fait longtemps que l’on sait qu’une fraction de la jeunesse est exposée à la pauvreté, qui touchait déjà, avant la crise, 21 % des 18-29 ans, soit le plus gros contingent de pauvres », précise-t-il. Les aides exceptionnelles développées pour les boursiers et les jeunes dont l’activité salariée était brusquement réduite, ainsi que les repas à 1 euro pour les étudiants, ont soulagé sans guérir. »

 

« Pour M. Duvoux, « il est frappant que l’Etat ait d’abord pensé à protéger les salariés stables, avec les mesures de chômage partiel, puis, dans un deuxième temps, débloqué des aides exceptionnelles pour les allocataires des minima sociaux ou les étudiants boursiers, comme si ces publics étaient moins visibles. Les bénéficiaires des minima sociaux n’ont, eux, pas subi de perte de revenus, mais ils ont dû faire face à des dépenses accrues, notamment alimentaires, avec la fermeture des cantines scolaires et l’obligation de se ravitailler dans les boutiques proches, pas dans les grandes surfaces à bas coût habituelles, ce qui a conduit nombre d’entre eux à un point de rupture ». »

 

« Conséquences psychologiques

« Les associations et les membres du CNLE directement concernés par la pauvreté nous ont alertés sur deux conséquences qui n’avaient pas été observées après la crise économique de 2008, souligne Mme Lazaar, députée (ex-LRM) du Val-d’Oise et présidente du CNLE. La première est psychologique, c’est la peur d’être malade, l’angoisse d’être confiné qui ont beaucoup touché les personnes âgées, avec le sentiment d’être isolées voire abandonnées. L’autre est sociale, c’est la difficulté d’accéder aux services publics qui ont, quand même, fait de leur mieux et souvent répondu présent, mais via une dématérialisation qui pose des difficultés aux publics les plus exclus. » »

 

Ouest France : La situation des plus pauvres s’est le plus dégradée durant le premier confinement, selon l’Insee

 

« Les habitants les plus pauvres de France ont subi la plus forte dégradation de leur situation financière durant le premier confinement du printemps 2020, avec des différences marquées selon les territoires, a rapporté l’Insee. Ainsi, parmi les 10 % de ménages les plus modestes, 35 % ont perçu une dégradation de leur situation financière lors du premier confinement, contre seulement 15,5 % des ménages parmi les 10 % les plus aisés, selon l’étude de l’Institut national des statistiques. »

 

« En outre, la situation financière s’est plus souvent dégradée dans les départements où le recours au chômage partiel ou technique total est plus fréquent entre mi-mars et mai, a constaté l’Insee. »

 

« Géographiquement, c’est en Seine-Saint-Denis, département le plus pauvre de France, que la dégradation de la situation financière est ressentie par la partie la plus importante de la population, à 34 % contre 23 % en moyenne nationale. Plus généralement, l’Ile-de-France, les Hauts-de-France, le Sud-est du pays ainsi que les Antilles ont davantage souffert que la moyenne. »

 

« Dans le Sud-Est, la dégradation est plus forte que la moyenne dans les départements où le tourisme est particulièrement important dans l’économie locale comme les Alpes-Maritimes, le Var, le Vaucluse et les Hautes-Alpes, mais aussi dans les Bouches-du-Rhône où une forte proportion de la population appartient aux 10 % de Français les plus pauvres. »

 

« À l’inverse, l’Orne et le Finistère en particulier, avec au plus 17 % de situations financières dégradées, sont les départements les moins touchés par les répercussions économiques de ce premier confinement, comme le sont d’une manière générale les régions Bretagne, Pays-de-la-Loire, Nouvelle-Aquitaine et Bourgogne-Franche-Comté ainsi que les départements auvergnats. »

 

« En outre, dans les départements où la part des retraités est plus élevée, la situation financière des habitants s’est en général moins souvent dégradée qu’en moyenne nationale​, une situation qui concerne notamment l’Orne, les Hautes-Pyrénées, les Côtes-d’Armor ou encore l’Aveyron. »

 

Challenges : Quels sont les territoires les plus pauvres en France ?

 

« Les territoires français où le taux de pauvreté est le plus élevé ? Ils sont à chercher du côté de l'outre-mer selon la dernière étude de l'Insee sur les territoires français. La barre des 30% y est (parfois largement) franchie : jusqu'à 52,9% en Guyane, voire même 77,3% à Mayotte! Ces deux départements sont d'ailleurs également ceux où le niveau de vie médian est le plus faible, à 11.000 euros en Guyane et 3.100 à Mayotte. Les disparités sociales y sont pourtant aussi présentes que dans les deux départements au niveau de vie médian le plus élevés, c'est-à-dire les Hauts-de-Seine et Paris (plus de 27.000 euros). Dans un cas comme dans l'autre, les 10% les plus aisés ont un niveau de vie six fois supérieur à celui des 10% les plus modestes. »

 

« La France connaît certes de fortes disparités d'un département à l'autre –le taux de chômage ou le nombre de retraités peuvent notamment jouer sur le niveau de vie. Outre les départements d'outre-mer, ceux du nord de la France, une partie du littoral méditerranéen et quelques départements isolés comme la Seine-Saint-Denis concentrent les niveaux de vie les plus bas. A l'autre bout du spectre, les départements frontaliers, l'est du littoral méditerranée et surtout les grandes métropoles (Paris, Lyon, Bordeaux etc) regroupent davantage les populations à plus hauts revenus. »

 

« Des écarts de niveaux de vie au sein d'un même département sont également visibles. (…) Paris s'illustre comme le département avec "l'hétérogénéité des revenus la plus forte en métropole", pointe l'Insee. Dans la capitale, les 10% aux revenus les plus faibles gagnent ainsi moins de 10.483 euros… contre 48.248 euros pour les 10% les plus aisés. Si l'on regarde la couronne autour de Paris, les écarts se réduisent: 13.000 euros pour les 10% les plus aisés contre 10.374 pour les 10% les plus modestes. Il faut cependant rappeler que les écarts de niveau de vie ne tiennent pas compte des différences de coût de la vie entre les territoires. Le coût du logement étant loin d'être négligeable à Paris… »

 

Le JDD : Pour une majorité des Français, les inégalités entre les territoires se sont aggravées

 

« Pour les Français, la fracture territoriale est une réalité. C'est le principal enseignement d'une étude de l'Ifop, dévoilée mercredi matin. Selon ce sondage*, huit Français sur dix considèrent que la France est un pays qui recouvre des inégalités au sein de ses territoires. De plus, près des deux tiers des personnes interrogées (62%) estiment que les inégalités se sont aggravées au cours de la dernière décennie. Les catégories sociales les plus pauvres ainsi que les chômeurs partagent particulièrement cette impression (respectivement 70% et 73%). »

 

« Mais, comme le souligne l'étude de l'Ifop, "la hiérarchie entre les territoires ne fait pas nécessairement consensus". Pour une majorité de Français, les habitants des centres villes des grandes agglomérations s'en sortent mieux que les habitants des banlieues (64%) mais les avis sont partagés quand les grandes agglomérations sont comparées aux campagnes, avec 47% des Français donnant l'avantage aux villes. »

 

« L'étude se penche aussi sur les attentes des Français pour améliorer leur territoire - et donc réduire les inégalités territoriales. L'emploi (34%), la sécurité (30%) et l'accès aux soins (28%) arrivent devant le maintien des commerces de proximité (24%), l'implantation de nouvelles entreprises (20%). »

 

« A l'inverse, l'accès au réseau Internet/téléphone haut débit (17%), les infrastructures de loisirs (15%) et la construction de logements (14%) sont moins cités. Plus d'un tiers des Français (36%) a déjà envisagé de déménager pour un endroit plus attractif, privilégiant en particulier les critères de qualité de vie et de sécurité. »

 

* L'enquête a été menée auprès d'un échantillon de 1.515 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.

 

Covid-19 : comment la pandémie fragilise les "enfants pauvres"

 

« En 2018, en France, plus de 9,3 millions de personnes (soit 14,8% de la population), dont 2,9 millions d'enfants (soit 21%), vivaient sous le seuil de pauvreté. La pauvreté des enfants est définie, encore aujourd'hui, à partir de la pauvreté des parents. La mesure la plus utilisée en France est celle de la "pauvreté monétaire". De ce point de vue, un "enfant pauvre" vit dans un ménage dans lequel le revenu global se situe au-dessous d'un seuil de pauvreté – déterminé, d'après l'Insee, "par rapport à la distribution des niveaux de vie de l'ensemble de la population. Eurostat et les pays européens utilisent en général un seuil à 60% de la médiane des niveaux de vie." »

 

« Une autre mesure de la pauvreté est celle de la "pauvreté en conditions de vie". Un ménage est considéré comme pauvre de ce point de vue s'il ne peut faire face à au moins huit difficultés ou restrictions parmi vingt-sept, regroupées en quatre domaines : les contraintes budgétaires, les retards de paiements, les restrictions de consommation et les difficultés de logement (Insee, 2020). En 2017, 11% des ménages étaient pauvres en conditions de vie en France. Comme l'indicateur de pauvreté monétaire, l'indicateur de pauvreté en condition de vie se construit à partir du ménage, et non à partir des enfants, et il ne tient pas compte des différenciations existantes au sein du ménage (entre parents, entre fratries) ni des besoins spécifiques aux enfants. »

 

« On peut notamment citer le besoin d'une alimentation de qualité qui participe au développement cérébral, responsable entre autres de la régulation des émotions et du développement cognitif. Les enfants confrontés à la faim de façon chronique sont ainsi plus vulnérables au développement de problèmes de comportements (anxiété, agressivité, impulsivité, inattention), avec des répercussions sur les apprentissages et la réussite scolaire. Le développement de l'enfant nécessite également un environnement sécurisant dans lequel ses parents vont pouvoir être disponibles pour répondre à ses besoins socio-émotionnels. Or le stress parental et le stress des enfants sont plus importants dans les familles vivant dans un contexte de pauvreté que les autres, avec des répercussions possibles sur la qualité des liens parent-enfant, pourtant facteur de protection pour le développement socio-émotionnel et cognitif de l'enfant. »

 

« Les taux de pauvreté en conditions de vie ont baissé ces dernières années, mais il ne serait pas étonnant de les voir remonter aussi après la pandémie. »

 

« Outre l'augmentation de la pauvreté, d'autres études récentes signalent une plus forte vulnérabilité de cette frange de la société, qui est finalement plus exposée au virus que d'autres.

Dans un rapport sur le premier confinement, l'Insee montre, par exemple, que les personnes les plus modestes vivent plus souvent dans des logements surpeuplés. Ces mêmes personnes ont vécu le confinement plus difficilement, à cause d'un manque d'accès à un espace extérieur privatif et à la taille du logement. »

 

« Une recherche ethnographique (Stettinger, ouvrage en préparation), menée entre 2009 et 2016 dans le nord de la France auprès de 50 individus, dont 27 enfants, nous montre à quel point le quotidien dans un logement surpeuplé crée un manque d'intimité pour les adultes. Mais le manque d'intimité pose aussi problème aux enfants, qui ont du mal à s'isoler pour réaliser leurs devoirs ou dormir. Ils développent aussi des maladies comme des allergies, dues aux conditions du logement. »

 

« Par ailleurs, ces personnes les plus modestes ont été plus souvent empêchées de communiquer pendant le confinement à cause du manque d'équipement informatique et parfois d'une situation d'illectronisme, pouvant amener à un isolement social et à la solitude, facteur de vulnérabilité pour la santé physique et psychique. Les données statistiques soulignent l'augmentation du nombre des pauvres et l'exacerbation de leurs difficultés d'avant la pandémie. Bien évidemment, les enfants vivant dans ces ménages pauvres seront touchés par les difficultés vécues par leurs parents (risques plus élevés de contamination et de formes graves de la Covid-19, accès plus limité aux soins, pertes d'emploi et de ressources financières…), sources de stress et d'une moindre disponibilité. »

 

« Avoir peu d'argent les oblige à adapter leur consommation : achats mesurés, différentiation entre enfants pour les achats et l'alimentation. Certaines familles font parfois le choix de donner plus à l'enfant qui a le plus de chance de réussir. Tout cela crée des tensions, des jalousies, des vols intrafamiliaux. Dans une période où le travail, activités non déclarées incluses, se fait rare, où la plupart de ces personnes n'ont pas pu bénéficier du chômage partiel, il n'est pas étonnant de voir leurs difficultés s'aggraver et les conflits intrafamiliaux s'intensifier. »

 

« L'augmentation des violences intrafamiliales, exposant ainsi les enfants à des situations à risque pour leur bien-être physique, psychique ainsi que leur développement à long terme. Nous avons pu voir aussi comment ces enfants ont été nombreux à avoir des difficultés concernant le suivi scolaire à distance avec le manque d'équipement informatique ou l'absence des personnes aptes à les aider dans le suivi scolaire, avec le risque de creuser les inégalités. »

 

« Ainsi, outre le fait d'être les plus exposés et les plus vulnérables face à la pandémie, les personnes pauvres, adultes et enfants, retrouvent des formes de pauvreté encore plus dures, sans avoir la garantie de bénéficier d'un accompagnement social plus important. »

 

Le Monde : Crise sanitaire et pauvreté : les usagers ont souffert de la fermeture des services publics

 

« La fermeture brutale, pour cause de confinement, en mars 2020, des accueils de nombreux services publics, Pôle emploi, La Poste, Crous (œuvres universitaires), préfectures, guichets de la Sécurité sociale, allocations familiales, a pris de court ces services eux-mêmes et, surtout, leurs usagers. »

 

« « L’accès aux services publics a été l’un des premiers sujets d’inquiétude des personnes précaires, constate Angélique Créteau, ancienne sans-abri et représentante des “personnes accompagnées” au sein du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion (CNLE). Nous n’avons, par exemple, pas compris pourquoi on pouvait aller à la banque ou chez l’assureur, mais pas à l’Assurance-maladie ou à la CAF, avec l’angoisse de ne pas recevoir les aides financières ou, si elles ont été prolongées, comme ce fut le cas du revenu de solidarité active (RSA), de se voir ensuite réclamer leur remboursement. » »

 

« La Poste a, dès le 17 mars, baissé le rideau de plus des trois quarts de ses bureaux, n’en laissant que 1 700 ouverts sur 7 600, avant de les rouvrir progressivement à partir de la mi-avril puis tous, début juin, mais souvent à des horaires resserrés. Or, la Banque postale est la banque des pauvres, la seule à donner encore accès à du liquide sans carte bancaire, et une des rares à assurer un droit au compte gratuit, notamment avec le Livret A faisant fonction de compte courant. Ainsi, 1,2 million d’usagers y perçoivent leurs allocations et pensions, en général le 5 ou le 6 du mois, provoquant ces jours-là une affluence au guichet.

 

En avril 2020, devant les rares bureaux ouverts se sont formées des files d’attente monstres d’usagers inquiets de ne pouvoir avoir accès à leur argent. Début juin, avec 20 % de postiers encore absents pour cause de maladie ou de garde d’enfants – un tiers d’entre eux sont parents d’au moins un enfant de moins de 16 ans –, la situation n’était pas encore revenue à la normale. « Voilà dix ans que La Poste veut réduire ses coûts, supprime des emplois, des boîtes aux lettres, ferme des guichets physiques et mise sur le numérique, rappelle Nicolas Galepides. Alors qu’elle perçoit des subventions de l’Etat pour ses missions de service public, la crise Covid lui permet d’accélérer son projet en éloignant toujours plus l’usager. » »

 

« Les demandeurs d’asile très touchés

Les préfectures, elles, ont fermé sans préavis leurs guichets d’accueil des demandeurs d’asile et suspendu le traitement des demandes de titres de séjour des étrangers. Saisi par des associations, dont la Ligue des droits de l’homme et le Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti), le Conseil d’Etat a, dans une décision du 30 avril 2020, enjoint à l’Etat de reprendre, en Ile-de-France, l’enregistrement des demandes d’asile. Les préfectures l’ont fait, bon gré mal gré, mais en supprimant l’accueil physique des demandeurs et en conservant, ici ou là, une gestion très ralentie des délivrances et renouvellements des titres de séjour. »

 

« Un point de tension particulier s’est noué en Seine-Saint-Denis, préfecture déjà débordée et dysfonctionnelle en temps normal : « Quand je me rends, aujourd’hui, à la préfecture de Bobigny, il n’y a personne sinon quelques jeunes en service civique qui expliquent qu’il faut adresser un mail pour prendre des nouvelles de son dossier, ce que j’ai fait sans jamais obtenir de réponse », se désespère Badr (il a souhaité garder l’anonymat) qui attend depuis plus d’un an le renouvellement de son titre de séjour lui permettant de passer d’étudiant à salarié. Cet Algérien de 29 ans est venu en France poursuivre ses études dans une école d’ingénieurs et une autre de commerce.

 

Diplômes en poche, il avait trouvé, en janvier 2019, un poste de chargé d’affaires dans son domaine, l’énergie électrique, en contrat à durée indéterminée. « Un boulot de rêve, correspondant à ma double compétence, à responsabilités, bien payé, avec des perspectives de carrière, une voiture de fonction, mais que j’ai dû abandonner après seulement quatre mois, faute de titre de séjour, parce que l’instruction a traîné en 2019 et est bloquée depuis plus d’un an par la crise sanitaireQuelle pièce manque ? Pourquoi ça bloque ? Personne ne me le dit, je ne parviens pas à avoir un interlocuteur. » »

 

« La préfecture de Seine-Saint-Denis soutient, de son côté, que « le service public de l’immigration a été maintenu, dans un contexte sanitaire très dur (…) grâce à une plate-forme téléphonique et une prise de rendez-vous en ligne », mais reconnaît que le nombre de rendez-vous, en 2020, de 128 000 sur ses trois sites, a chuté de 16,8 % par rapport à 2019 et le nombre de décisions prononcées, 51 902, de 25 %. Selon elle, cette baisse est, en outre, à relativiser car il y a eu des prolongations de titres de séjours et « une augmentation du nombre de cartes de séjours pluriannuelles » qui ont tout de même chuté de 34 %, passant de 25 467 en 2019 à 16 715 en 2020 ! »

 

« Le ministère de l’intérieur et la préfecture du 93 promettent, pour 2022, des améliorations « grâce aux procédures dématérialisées permettant de déposer son dossier sans se déplacer en préfecture », en précisant que, les usagers qui n’y arriveraient pas, peuvent toujours « saisir le centre de contact citoyen en ligne ou par téléphone »… si la ligne n’est pas saturée. »

 

« Toutes les administrations retiennent donc de cette crise sanitaire la nécessité d’accélérer les téléprocédures et de mettre les usagers à distance : « Sous le prétexte de simplifier les démarches, le numérique les rend opaques, plus longues et compliquées, juge Angélique Créteau. Cette déshumanisation, cette impossibilité de dialoguer avec la personne qui va concrètement instruire votre dossier, quel qu’il soit, est la principale difficulté pour les précaires. Et même si les téléprocédures font gagner un peu de temps, on a besoin d’humain pour comprendre et, plus que les autres, de papiers “carrés” car nous, les précaires, on nous les réclame sans arrêt. » »